Seoi-nage : la projection d'épaule pas à pas

Au judo, le seoi-nage est une projection de bras : tori se retourne, glisse son dos sous uke et le fait basculer par-dessus son épaule. Deux formes dominent, l’ippon-seoi-nage, un bras engagé sous l’aisselle, et le morote-seoi-nage, deux mains sur la manche et le revers. Tout se joue en trois temps : déséquilibrer, entrer, projeter.
Seoi-nage : ce que le nom dit déjà du geste
Seoi vient d’un verbe japonais qui signifie porter sur le dos, nage désigne la projection. Le nom décrit la sensation de tori : charger son partenaire comme un sac hissé sur les épaules, puis le faire passer devant soi. Le français parle de projection par l’épaule, le japonais insiste sur le dos qui porte.
Le mot ippon prend ici un sens bien à lui. Dans ippon-seoi-nage, il désigne un seul bras engagé, et ne promet aucun score. Pour le point parfait, les critères qui valent ippon à l’arbitrage réunissent vitesse, force, réception sur le dos et contrôle.
Le seoi-nage appartient aux te-waza, les techniques de bras. Le gokyo du Kodokan, dans sa version révisée en 1920, le place en huitième et dernière position du premier groupe, celui que les débutants abordent en premier. Jigoro Kano l’a retenu aussi dans le nage-no-kata, conçu en 1887 : il y figure en deuxième technique du groupe des bras, entre uki-otoshi et kata-guruma.
Une différence le sépare des projections de hanche. Dans l’o-goshi et les autres koshi-waza, le bassin sert de pivot et uke roule autour de la hanche. Dans une projection d’épaule, le dos entier porte, les bras dirigent la trajectoire et uke passe plus haut, par-dessus l’épaule de tori.
Un bras ou deux mains : la saisie fait la différence
Les deux formes ne divergent que sur le rôle de la main qui tenait le revers. Pour un droitier, la main gauche garde la manche d’uke du début à la fin, et tout se décide à droite.
| Repère | Ippon-seoi-nage | Morote-seoi-nage |
|---|---|---|
| Main droite | lâche le revers, le bras passe sous l’aisselle d’uke | garde le revers, le coude plonge sous l’aisselle |
| Contact | bras d’uke serré dans le pli du coude de tori | avant-bras de tori vertical, poignet replié contre le haut du bras d’uke |
| Point de départ | une garde où la main du revers se libère vite | la garde classique, sans changement de prise |
| Piège habituel | le temps perdu à lâcher le revers prévient uke | un coude qui s’ouvre vers l’extérieur laisse uke glisser |
La forme à un bras, l’ippon-seoi-nage, tolère une saisie incomplète : tenir la manche suffit pour lancer l’entrée, ce qui en fait une arme contre un partenaire qui refuse le revers. La forme à deux mains part au contraire de la garde décrite dans l’article sur le kumi-kata et la bataille de la saisie. Deux judokas japonais, Isao Okano et Toshihiko Koga, ont attaché leur nom à la forme à un bras.
Les cousins du seoi-nage
L’eri-seoi-nage tient la manche et le revers du même côté. Le seoi-otoshi descend nettement plus bas, tori allant jusqu’à poser un ou deux genoux, et le Kodokan le reconnaît sous son propre nom. Ces formes basses arrivent tard dans une progression : elles supposent une entrée debout déjà propre, et votre enseignant vous dira ce que votre catégorie autorise en compétition.

Kuzushi, tsukuri, kake : le geste décomposé
Trois phases s’apprennent séparément avant de se fondre en un seul mouvement. Les repères valent pour un droitier.
Kuzushi : amener uke sur l’avant des pieds
Le déséquilibre part vers l’avant, ou vers l’avant droit. La main de manche, hikite, tire le coude d’uke vers le haut puis vers l’avant, comme pour l’amener à hauteur de votre tempe. La main du revers, tsurite, soulève dans le même temps. Uke se retrouve sur la pointe des pieds, buste incliné, incapable de reculer le bassin.
Ce tirage naît d’un pas d’uke vers vous : quand votre partenaire avance, son poids part déjà dans la bonne direction, et le kuzushi accentue simplement ce départ.
Tsukuri : tourner et se glisser dessous
L’entrée tient en deux pas. Le pied droit se pose devant le pied droit d’uke, à l’intérieur de ses appuis, sur l’avant du pied. Le corps pivote sur ce pied et le pied gauche vient se placer en arrière, près du pied gauche d’uke. Les deux pieds finissent parallèles, entre ceux du partenaire, genoux fléchis.
À la fin du pivot, votre ceinture passe sous celle d’uke et votre dos se colle à son ventre. En ippon, le bras droit remonte sous l’aisselle et referme le pli du coude sur le haut du bras d’uke. En morote, le coude droit plonge sous l’aisselle sans lâcher le revers. Entre les deux corps, plus aucun espace.
Kake : charger, puis tendre les jambes
La projection part des jambes. Tendez-les en poussant le sol, penchez le buste vers l’avant et tournez les épaules vers le côté de la manche, regard dirigé vers votre genou gauche. La hikite continue de tirer vers le bas, le long de votre hanche. Uke décolle, passe par-dessus l’épaule droite et descend devant vous.
Les bras guident, les jambes soulèvent, le tronc oriente. Quand le kuzushi et l’entrée ont fait leur travail, un seoi nage paraît presque facile.
Six erreurs qui font caler la projection
Ces défauts reviennent dans tous les groupes de débutants, chacun avec une sensation reconnaissable :
- Entrer sans déséquilibre : uke reste sur ses talons et tori se retrouve adossé à un bloc qui refuse de basculer.
- Poser les pieds à l’extérieur des appuis d’uke : le dos quitte le ventre du partenaire et la charge se perd.
- Garder le bassin trop haut : votre ceinture reste au niveau de celle d’uke, qui s’écrase sur vous au lieu de passer.
- Ouvrir le coude en morote : un vide apparaît sous l’aisselle et uke contourne votre épaule.
- Regarder le tapis droit devant : le buste plonge sans rotation et uke glisse sur le côté.
- Relâcher la manche pendant la projection : uke pivote et retombe à plat ventre, hors de tout contrôle.
À l’inverse, certains descendent si bas qu’ils finissent à genoux sans l’avoir décidé, et leur projection par l’épaule se transforme en seoi-otoshi involontaire. Le bon repère se vérifie de profil : demandez à un troisième judoka d’observer la ligne des deux ceintures au moment de la charge, celle de tori doit passer dessous.

Éducatifs pour installer le seoi-nage
La progression va du geste seul au partenaire mobile. Sauter une étape installe des réflexes difficiles à défaire :
- Le pivot seul, sur une ligne du tatami : pied droit devant, rotation, pied gauche derrière, genoux fléchis, jusqu’à ce que les pieds tombent parallèles sans les regarder.
- L’uchi-komi statique : entrée et charge face à un uke immobile, en vérifiant la hauteur du bassin et le contact du dos à chaque répétition.
- L’uchi-komi à trois : un troisième judoka tient uke par la ceinture, dans son dos, et tori charge franchement jusqu’à soulever uke du tapis, sans projeter.
- L’uchi-komi en déplacement : uke avance ou recule à petits pas, tori entre sur le pas qui porte le poids vers l’avant.
- Le nage-komi : projections complètes à vitesse contrôlée, uke chutant à chaque répétition.
Viennent ensuite le randori à thème, où un seul partenaire attaque avec le seoi-nage, puis le randori libre et ses règles. Des séries courtes et propres valent mieux qu’une longue série où l’entrée se dégrade. Travaillez aussi à gauche : la symétrie aide à comprendre le geste.
Enchaînements autour de la projection d’épaule
Un partenaire averti voit venir une attaque isolée : la technique gagne à s’inscrire dans une combinaison avec une attaque de direction opposée.
Vers l’avant, puis vers l’arrière
Uke qui sent venir la projection recule le bassin et pèse en arrière. C’est l’instant du ko-uchi-gari : le petit fauchage intérieur emporte son pied droit dans la direction où il s’est lui-même placé. L’ordre inverse fonctionne tout aussi bien. Une attaque de ko-uchi-gari ou d’o-uchi-gari pousse uke à revenir vers l’avant pour se rééquilibrer, et ce retour offre au morote-seoi-nage son déséquilibre presque gratuitement.
Tai-otoshi, la porte de sortie
Quand uke bloque l’entrée en avançant les hanches, le tai-otoshi prend le relais. Cette autre technique de bras, rangée par le Kodokan dans le deuxième groupe du gokyo, n’oblige pas à passer sous le partenaire. Tori garde le même tirage vers l’avant droit, pivote moins profondément et tend la jambe droite devant le tibia droit d’uke, hanche à distance. Uke trébuche sur cette jambe tendue pendant que les deux mains tournent comme un volant.
Même saisie, même direction de déséquilibre : ce couple oblige uke à choisir entre deux défenses incompatibles.

Accompagner la chute d’uke jusqu’au tapis
La sécurité d’uke se joue d’abord dans les mains de tori. La hikite tient la manche jusqu’au sol et la tire vers le haut à l’impact, ce qui freine la descente et oriente la réception sur le dos et le côté. Lâcher cette manche au milieu de la projection d’épaule abandonne le partenaire à une trajectoire imprévisible.
Uke, de son côté, part dans le sens du geste. Le passage par-dessus l’épaule s’apparente à une chute avant roulée qui se termine sur le dos et le côté, main libre frappant le tapis, menton rentré. Un uke qui s’agrippe à la veste de tori entraîne les deux judokas au sol l’un sur l’autre. Avant tout nage-komi, chacun maîtrise les formes décrites dans l’article sur l’apprentissage des chutes en ukemi.
Trois réflexes complètent ce cadre :
- démarrer lentement, sur des tatamis bien jointifs, avec des partenaires de gabarit proche ;
- rester debout après la projection, au lieu de se laisser tomber sur uke ;
- réserver les formes à genoux aux pratiquants dont l’entrée debout est déjà propre, avec l’accord de l’enseignant.
Prochaine étape : au prochain cours, proposez une série d’uchi-komi à trois sur la forme de votre choix et faites observer la ligne des ceintures à chaque charge. Quand votre bassin passe dessous sans y penser, le nage-komi peut commencer.